Bienvenue dans le « Classic Business ». Le décor est planté : moquette grise, spots qui cognent sur des carrosseries trop brillantes pour être honnêtes, et ce silence de cathédrale rompu seulement par le froissement des chèques certifiés. Vous êtes dans un casse à ciel ouvert où la victime sourit en tendant sa carte Platinum.
La multiplication des Grand Messes
Paris, Lyon, Nantes, Bordeaux… Chaque métropole veut son « Rétromobile« . On nous vend de l’exceptionnel à la chaîne. On multiplie les « Classic Days », les « Heritage Festivals » et autres grand-messes médiatisées jusqu’à l’écœurement. On nous vend de l’exclusivité au kilomètre, du « patrimoine » à toutes les sauces. Mais derrière le rideau de scène, ce ne sont plus les mains calleuses des bénévoles qui tirent les ficelles. Ce sont des boîtes d’événementiel à la dent longue. Des types qui ne savent pas faire la différence entre un Weber et un Dellorto, mais qui savent exactement combien vaut votre nostalgie au mètre carré.
Le bénévolat ? Mort et enterré sous une pile de factures de stands à 10.000 euros. Les clubs de marque, les vrais, ceux qui s’échangeaient des tuyaux sur le réglage des culbuteurs et des joints de carbus un dimanche sous la pluie, sont relégués au fond du hall, près des sorties de secours. La place d’honneur est réservée aux marchands de montres « vintage », aux banques privées qui vous expliquent comment défiscaliser votre passion, aux assureurs qui vous conseillent des conciergeries auto en vous facturant le stockage sous bulle à prix d’or (« mais avec caméra 24/7 pour regarder votre voiture ») et aux experts qui vous expliquent la nécessité de faire (sur)estimer votre ancienne.
Le fétichisme de l’actif
La bagnole ancienne n’est plus une machine à bouffer du bitume. C’est devenu un produit financier.
On ne parle plus de sensations, de la manière dont le train arrière décroche gentiment sous la pluie, ou de l’odeur de l’huile chaude après une montée de col. Non, on parle de « Matching Numbers », de « Survivor », de « Barn Find » et de « Full History ». Autant de termes qui veulent dire « donne moi plus de pognon« . La technique ? La passion ? Si ça ne valorise pas dans la colonne « actif » de l’expert comptable, c’est relégué à l’arrière plan.
C’est le règne du paraître. On achète une Porsche 356 comme on achèterait un appartement à Biarritz : pour la valeur de revente. Le plaisir de conduire selon que la boite est une 741 ou une 716 est devenu le dommage collatéral d’une opération spéculative.
Le bénévolat cette espèce en voie de disparition
C’est là que le bât blesse. Le tissu associatif, celui qui a maintenu le patrimoine roulant en vie pendant cinquante ans, est en train de se faire bouffer tout cru. Pourquoi s’embêter à organiser un rassemblement gratuit sur la place du village quand une boîte d’événementiel peut privatiser un circuit ou un parc expo, coller cinq food-trucks branchés et faire payer 50 balles l’entrée ?
Les clubs historiques crèvent en silence, victimes de la moyenne d’âge et de la désertion des jeunes, rebutés par des prix d’accès aux anciennes devenus délirants. La passion est devenue un produit de luxe, une case dans un portefeuille d’investissement entre l’immobilier à Dubaï et les cryptomonnaies.
Demain, on ne restaurera plus des voitures. On restaurera leur cote. Les mécanos deviendront des « logisticiens d’actifs », les garages des salles blanches, et les carnets d’entretien des prospectus pour maisons de vente. On ne dira plus “elle roule bien”. On dira “elle performe”.
Et le jour où plus personne ne saura régler un carburateur, on paiera des fortunes pour regarder quelqu’un le faire sur une vidéo sponsorisée.
Et le plus pervers, c’est que ça fonctionne. Le « Classic Business » ne force personne. Il prospère parce qu’on paie. Parce qu’on accepte. Parce qu’on joue le jeu. Pendant ce temps, le tissu associatif s’érode.
Le vrai « dernier coup », c’est la désobéissance mécanique.
La passion est en train de se faire tondre la laine sur le dos par les tondeuses marketing de haute précision du « Classic Business »
Si vous voulez voir des voitures, allez au salon.
Si vous voulez vivre la passion, fuyez les moquettes.
Le « dernier coup », ce n’est pas d’acheter la voiture la plus chère du catalogue de vente aux enchères. C’est de sortir sa vieille pétoire, de trouver une route départementale oubliée des radars et de faire hurler le moteur juste pour le plaisir de déranger le silence des investisseurs.
La vraie noblesse ne s’achète pas avec un pass VIP. Elle se gagne les mains dans le moteur, loin des projecteurs et des marchands du temple.
Ne nous racontons pas d’histoires. Le « Classic Business » est une machine de guerre qui ne fera pas de prisonniers. Demain, on nous vendra des simulateurs de vibrations de V12 dans des habitacles aseptisés pour ne pas faire de bruit dans le centre-ville. On louera des « pass de circulation historique » comme on achète des indulgences au Vatican.
Mais la résistance est là. Elle ne porte pas de costard et elle ne paie pas son entrée au VIP Lounge. Elle se trouve dans ce garage de banlieue où un type s’acharne sur un faisceau électrique de Lotus Éclat à deux heures du matin. Elle est dans ce ralliement sauvage, sans dossard, ni sponsor « majeur », ni chronométrage, où le seul enjeu est d’arriver au sommet du col sans que le joint de culasse ne rende l’âme.
Perso, je serai au rencard de dimanche. On s’y retrouve ?





Sur le fond, vous avez totalement raison. Mais c’est comme TF1 et McDo …. on dit tous que c’est de la daube mais on est le premiers à y aller. On veut tous sauver les agriculteurs français mais on se précipite sur les clémentines marocaines. On veut tous des petits commerces mais on est les premiers à acheter sur Amazon ou Temu
J’ai l’impression que votre article c’est pareil. Vous dénoncez la marchandisation de notre passion et la disparition de tout le coté un peu « romantique » (les bourses de pièces, les sorties informelles, les rencards le 2 eme dimanche du mois, etc) … mais le monde change. C’est ainsi …
Je comprends très bien votre point de vue que je partage pour l’essentiel, mais je ne veux pas m’interdire d’aller voir des beautés dans un salon
Bravo, pour l’article.
Appel de phare de ma R5 TS qui sort toutes les semaines et qui vous remercie.
À bientôt sur nos départementales, sans prendre de billets.
A méditer en effet mais heureusement des centaines de bénévoles continuent à faire vivre les clubs de passionnés et un gros salon comme Epoq’Auto à lyon est encore géré principalement par des bénévoles (le club des 3A).
Ne soyez pas naif, Marc. Asso ou SA, ce n’est qu’une question de statut. Une asso ne doit pas distribuer de dividende, mais elle est parfaitement autorisée à empiler les centaines de millions d’euros sur des comptes en banque et à les redistribuer sous forme de « défraiements », de voyages pour ses membres, dans la location de locaux, etc ….
Et on a beau tourner le truc dans tous les sens, Epoq Auto (même géré par une asso) est un événement commercial qui loue un parc-exposition, qui commercialise des surfaces d’exposition et qui fait payer l’entrée aux visiteurs.
J’ai longtemps grenouillé dans le monde associatif local, le bénévolat est un peu trop idéalisé. Dans le club dont j’étais proche, le rassemblement annuel n’avait d’autre but que de remplir les caisses de l’asso. Fallait vendre des canettes de bière, de coca, de la saucisse merguez … et avec l’argent récolté on équipait le local avec un pont, une sableuse, un mig …. une année, les membres du « bureau » se sont même offert un voyage à Maranello. Bref, bénévole, ne veut pas dire désintéressé. Simplement aujourd’hui, le business ne se planque plus derrière un paravent « associatif »
Cet article est un peu trop manichéen. Les gentils, les méchants, c’est trop simpliste.
Même si c’est vrai que la dérive vers la marchandisation est évidente et dommageable. Il y a une phrase qui me marque dans l’article : « on ne restaure plus une voiture, on restaure une cote ». C’est malheureusement devenu trop vrai, oui.